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La littérature japonaise bénéficie en France, depuis deux ou trois décennies, d’un statut privilégié : grâce au soutien de plusieurs éditeurs, les lecteurs français sont devenus familiers d’auteurs de grande qualité - les uns très célèbres, les autres confidentiels. Pourtant, l’imaginaire lié au Japon est encore trop souvent marqué par une unité trompeuse. Depuis la catastrophe de Fukushima, le 11 mars 2011, l’uniformité de cette image en France a été l’objet de nombreux débats trop souvent parmi les spécialistes du Japon : le pays est souvent présenté comme une entité simple, aux directions univoques. Homogène, il ne l’est pas du tout, et sa littérature y est aussi variée que la société. En faisant du japon  son  invité d’honneur, le Salon du livre de Paris offre l’occasion de revenir sur cette impression, en découvrant l’ampleur de la créativité littéraire japonaise et l’étonnante diversité de ses productions.
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Qu’il y ait une sorte de spécificité du monde de la littérature japonaise jusque dans l’après-guerre, cela semble évident. Mais cette réalité a été l’origine d’une sorte de conditionnement des lecteurs occidentaux, qui continuent parfois à lire dans la littérature contemporaine des choses qui, d’une certaine façon, n’y sont plus. Il y a ici un enjeu historique : après une période de transition, qui eut lieu dans les années 196O à 1980 environ - une période d’expansion économique -, le Japon est devenu beaucoup plus proche des autres pays industrialisés d’Europe ou d’Amérique qu’on ne pourrait le croire. D’un point de vue culturel, la proximité des écrivains japonais est plus importante aujourd’hui avec les Occidentaux, en particulier avec les auteurs américains, qu’avec leurs voisins asiatiques.
Si certains Japonais revendiquent leur inscription dans ce contexte et organisent des rencontres avec des écrivains chinois, taïwanais, philippins, coréens, etc., il s’agit alors d’une prise de position politique. Au-delà des évolutions liées à l’histoire, l’importation de modèles entièrement nouveau, a transformé en profondeur l’esthétique littéraire du Japon. Bien qu’il ait été l’un des pays non occidentaux à n’avoir pas été colonisé, il a subi pendant un siècle un processus de colonisation culturelle par des modèles extrêmement puissants. A partir de ces éléments importés, les auteurs japonais ont su réinventer leur propre littérature.
Un genre comme le «roman autobiographique» est ainsi la déclinaison japonaise du naturalisme occidental, qui a joui d’un grand prestige pendant de longues décennies. Dans ce sillage, certains auteurs ont déployé des stratégies de conquête du marché occidental. Pour cela, ils intègrent ce qu’ils supposent être l’attente des lecteurs occidentaux. (Cela n’a rien de dévalorisant). C’est le cas de Mishima, de Kawabata et, d’une autre façon, de Haruki Murakami. Dans la période contemporaine, une partie de la production littéraire japonaise s’inscrit dans la communauté plus vaste d’une Weltliteratur (littérature mondiale) liée à la globalisation culturelle : Murakami en est sans doute le meilleur exemple.
Le processus de modernisation du Japon s’est accompagné d’une transformation radicale du lectorat. Ainsi, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les femmes ont accès pour la première fois de façon massive à l’enseignement supérieur. Quinze ans plus tard, à partir des années 1960, une nouvelle génération de lectrices, aux attentes inédites, est devenue l’un des aiguillons de la littérature moderne.Le champ littéraire nippon présente de nombreuses singularités. Le Japon offre une variété de genres quasi unique. Grâce aux nombreuses revues, il y a au Japon beaucoup plus d’écrivains vivant de leur plume qu’en France. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, le Japon ne dispose pas de mot spécifique pour dire «littérature». Si la modernisation des lettres se cristallise lors de l’intrusion des Occidentaux, elle se profilait néanmoins depuis longtemps dans l’archipel. «L’essai au fil du pinceau», une pratique d’érudition vagabonde, se voit d’un coup abandonné dans les recoins de bibliothèques.
L’expérience de la défaite, en 1945, pèsera pendant un quart de siècle sur le paysage littéraire nippon. Après 1970 et le suicide de Mishima, cette hantise disparaît d’un coup et laisse place à un sentiment d’apesanteur, mâtiné de «pop culture». Même si, au milieu  des années 1950, de jeunes auteurs délient leur œuvre du passé, la génération antérieure les taxe promptement de nombrilisme. Les multiples prix littéraires japonais ne consacrent pas seulement des œuvres établies, ils servent aussi à sélectionner les plumes débutantes, qui pourront ensuite se roder dans l’une des revues spécialisées de renom. La naissance à l’écriture que constitue une première publication se superpose à la reconnaissance par un prix. Le parcours vers le statut de «grand écrivain» est ponctué par des prix de plus en plus prestigieux et institutionnalisés.
Avec Kawabata en 1968 et Ôé en 1994, le Japon est en tête des pays asiatiques consacrés par le prix des prix. Fier de ce rang, il voit en Haruki Murakami une nouvelle chance sérieuse. Il est l’archipel des Nobel. Au lendemain de la catastrophe du 11 mars 2011, les écrivains prennent la plume pour exprimer leur compassion ou leur colère, mais aussi, en poursuivant leur tâche, conjurer le silence et l’impuissance. Une lectrice sinistrée écrit à Hiromi Kawakami : «Continuez d’écrire, je vous en supplie, ce roman que vous écrivez me permet de croire, quand tout est détruit, que le quotidien existe encore.»
Le désastre de Fukushima pourrait-il susciter une réelle contestation collective du système politique japonais ? Cette question aiguillonne et divise les intellectuels de l’archipel, qui voient en tout cas leurs débats profondément renouvelés. Kôjin Karatani déclare : «Au fond, c’est l’Etat qui produit et aggrave l’accident de la centrale nucléaire Fukushima l. […] ce désastre nucléaire ne peut-il pas apporter ce qu’un désastre sismique ou un tsunami, si colossal qu’il soit, n’apporte jamais ?»
Le romancier Haruki Murakami incarne le désenchantement douillet qui a saisi son pays au cours des années 1980, dans le prolongement du postmodernisme occidental. Chez lui, l’individu n’assume jamais une identité définitive et nomadise intérieurement à défaut de pouvoir s’enfuir. Les auteurs nés au tournant des années 1960 et 1970 sont beaucoup moins politisés que leurs aînés : ils sont plutôt tentés par l’ironie, les marges sociales ou l’expérimentation formelle. Les auteurs de l’après-guerre interrogent le traumatisme, ceux des années 1960 la violence, ceux d’aujourd’hui la facticité de la modernité. L’écrivain Philippe Forest consacre un essai au Prix Nobel 1994. Selon lui, Ôé laisse transparaître un Japon décentré et dénudé de tout nationalisme : «L’universalisme n’est en rien le monopole de l’Occident.» Il s’agit de trouver une forme romanesque qui permette de dire à la fois l’individuel et le collectif de manière à témoigner de l’expérience du Mal.
Fort agissantes dans le champ littéraire, les femmes se démarquent du militantisme frontal des années 1960 et préfèrent cultiver une inquiétante étrangeté, remettant en cause les évidences supposées de la différenciation sexuelle. Un autre registre de représentation de la femme, littéraire, fictionnel, imaginaire, fonctionne comme une sorte de monde parallèle. Le japonais n’est plus le privilège des auteurs nippons. A l’inverse, certains d’entre eux choisissent d’écrire dans d’autres langues. Les Coréens du Japon souffrant toujours de discriminations, composent le plus gros des auteurs japonophones d’adoption, mais on y copte aussi une Américaine, une Iranienne, une Chinoise…
Au théâtre, le cloisonnement entre formes traditionnelles et modernes a longtemps prévalu. La jeune dramaturgie rend aujourd’hui cette frontière poreuse. Dans Sayônara, Oriza Hirata met en scène un androïde évoquant les masques nô. La poésie japonaise moderne a hérité de la tradition une certaine suspicion à l’égard du langage, que l’expérience de la guerre a confortée. L’horizon de l’écriture poétique, dès lors, semble être de restaurer un parfait silence, avec et par-delà les mots. Hiroshi Kawasaki écrit : «Les mots. Il aurait mieux valu qu’ils ne naissent pas mots.»
Depuis 1986, Philippes Picquier, l’éditeur et le chercheur d’or se voue exclusivement à l’Asie, les Japonais se taillant une large part dans son catalogue. Il explique en quoi la réception des auteurs nippons a selon lui évolué. Il déclare : «Â un moment - les années 1980 - où la littérature française s’attachait à ses recherches formelles, je voyais en Asie un autre souffle. Mais il fallait d’abord rompre avec l’exotisme.» Le Bateau-usine dénonçait l’exploitation capitaliste en 1929. Classique oublié, il connut une résurrection spectaculaire en 2008, en se vendant à quelques 570 000 exemplaires. Tajiki Kobayashi, un revenant marxiste qui est en tête des ventes.
Le livre est devenu le symbole d’un Japon inquiet : les jeunes précaires y reconnaissent leur situation. Dès sa découverte en Occident, au début du XXe siècle, le haîku suscite une première mode. A partir des années 1960, il devient un genre connu et courant hors du Japon.  Parmi les plus illustres adeptes occidentaux : Claudel, Eluard, Kerouac, Paz, Roubaud, Jaccottet…  Ce numéro de la revue Le Magazine Littéraire est une très bonne introduction à la connaissance de la littérature japonaise. Il pourra contribuer à l’élargissement de fréquentation intellectuelle des Africains complètement englués dans l’espace littéraire de la francophonie.
Amady Aly DIENG
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