Hommage à Amady Aly Dieng : Adieu Maître !

on .

«Le médecin a dit que je vais mieux. Mais est-ce que je pourrai aller au Codesria et à la Bibliothèque universitaire ?» Cette inquiétude, formulée sous le mode de l’interrogation, à elle seule, est révélatrice de la vie d’un homme dont l’existence avait fait presque chorus avec ces beaux plus enfants que sont les enfants du savoir, nous voulons dire les livres. Tout en prenant résolument ses distances par rapport au culte des civilisations écrites, il avait pris la pleine mesure de l’enjeu de l’écriture dans l’acquisition et la diffusion des connaissances humaines. Aussi, si on ignore ce que le livre lui a donné, sait-on au moins toute l’énergie qu’il a consacrée à l’enfant du savoir.

 

En témoignent d’abord ses ouvrages impressionnants tant par leur nombre que par leur caractère transdisciplinaire. Il s’y ajoute que, durant plus d’un quart de siècle, il s’est évertué, avec une régularité jamais prise à défaut, à porter à la connaissance du public les nouvelles publications. Ses notes de lecture hebdomadaires, dans les  colonnes de Wal Fadjri et/ou de Sud quotidien, étaient connues de tous les férus de culture et des belles lettres. Cet intérêt pour les livres trouvait son prolongement dans ses contributions fortement enrichissantes, par le biais des plateaux de télévision, notamment avec la mythique émission Regard de Sada Kane, à l’époque à la Rts.

Dans cette mouvance, il n’est pas superflu de signaler  l’énorme temps qu’il consacrait à la lecture de manuscrits et à la rédaction de préfaces, attestant, du coup, de sa disponibilité absolue à partager son immense expérience, j’allais dire expertise en matière de publication. Cet attachement au livre, d’un Amady Aly Dieng adossé sur la conscience de sa finitude et soucieux de préserver le savoir contre toute forme d’agression, a trouvé son expression la plus éloquente par le don, en 2007, de 1 500 titres retirés de sa bibliothèque personnelle. Cet acte est d’autant plus majeur qu’il s’inscrit dans la perspective d’inciter les Professeurs à s’inspirer de leurs pairs d’ailleurs qui consentent léguer leurs livres auxbibliothèques et/ou à des institutions de recherches.

Last but not least, le souci de voir l’Afrique triompher dans l’espace du savoir dans lequel elle est présentement battue à plate couture par l’Occident, l’a amené à s’adonner à une sorte de sociologie du livre. Ce faisant, Amady Aly Dieng met l’accent sur les conditions climatiques et la forte fréquence des activités festives comme des facteurs limitant dans l’affirmation de l’individualité, dont le pendant est l’autonomie du sujet. Ce n’est pas un hasard, explique-t-il, si les Européens sont sinon obligés, du moins prompts à «écrire, lire, sculpter, graver ou peindre». Ils y sont contraints par la dureté de l’hiver qui les confine dans leur domicile durant une bonne partie de l’année. «… Par contre, poursuit-il, en Afrique noire, la société est franchement anti-intellectuelle, car elle est hostile à l’expression de l’individualité. Les Africains sont soumis aux pesanteurs sociales comme les multiples cérémonies familiales, coutumières ou religieuses.» De la mise en évidence de cette difficulté d’accéder à la dignité de cette individualité - à ne pas confondre avec l’individualisme qui renvoie au sens pathologique de l’ego - a résulté cette thèse aux accents humoristiques et sciemment provocateurs : pour écrire en Afrique, il faut s’exiler ou avoir une épouse (ou un époux) d’origine étrangère.

Au demeurant, cet attachement au livre est révélateur de la fidélité d’un homme à un idéal profondément enfoui dans son adolescence, et qu’il n’a, jusqu’à son dernier souffle, jamais renié : «J’ai appris à accorder beaucoup d’importance à la fréquentation et à la lecture des livres qui pouvaient nous aider à retrouver les véritables chemins susceptibles de mener nos pays à l’indépendance et à l’unité.» Cette quête, loin d’être rendue caduque par l’accession à la souveraineté internationale, est devenue plus qu’un impératif catégorique, au regard des catastrophes de tout genre dont l’Afrique est aujourd’hui encore le théâtre. Et la vérité de ce militantisme d’Amady Aly Dieng  gît dans cet effort pour rester cohérent avec cette certitude sienne, selon laquelle la conquête de la liberté et de la justice sociale est impensable sans  l’acquisition du savoir. Partant, il s’intéresse à tous les  continents du savoir, non sans faire voler d’un geste impérial les frontières artificielles malencontreusement mises en place par l’académisme réducteur. Dans la même dynamique que ses contradicteurs - mais jamais ennemis - comme Senghor et Cheikh Anta Diop, il milite pour l’interdisciplinarité. Comme eux, il taquine avec bonheur la théorie de la connaissance en allant parfois beaucoup plus loin que les philosophes de formation.

Ainsi, l’économiste qu’il était, se délectait par ses incursions dans des domaines aussi complexes que l’histoire, la science politique, l’anthropologie et la philosophie. Sa curiosité n’avait point de limite ; il ne rechignait guère à se déplacer pour écouter et encourager un étudiant présentant sa thèse ou tout simplement son mémoire. Aussi, était-il attentif aux moindres soubresauts de la pensée critique et des recherches. Sous le contrôle de son ami Professeur Mamoussé Diagne, il se donne à faire observer qu’il était particulièrement regardant sur certains travaux dont il présageait des retombées bénéfiques dans la lutte contre l’ignorance. Pour preuve, il avait formulé à l’endroit du futur auteur de Critique de la raison orale, ce propos qui a tout l’air d’une injonction : «Le philosophe sénégalais sera amené à dépouiller la théorie de la connaissance de ses éléments européocentristes».

Cette capacité d’inciter à la réflexion par la pédagogie de la provocation, avec des formules-choc (tube digestif, lutte des places au lieu de lutte des classes, arguments des biceps) faisait un des traits de caractère de Amady Aly Dieng. Son esprit critique, qui irritait bien «de part et d’autre», n’était pourtant que la manifestation d’un désir ardent, celui d’être en adéquation avec les exigences de l’intellectualité. Cette exigence est dictée par cette prise de conscience du péril, certes formulée par Césaire depuis 1970, mais qui garde aujourd’hui encore toute sa fraîcheur : «… Et c’est comme ça… Tous les soirs… L’ocelot est dans le buisson, le rôdeur à nos portes, le chasseur d’hommes à l’affût, avec son fusil, son filet, sa muselière : le piège est prêt, le crime de nos persécuteurs nous cerne les talons, et mon peuple danse.»

Cette fidélité à un idéal, qu’il s’est approprié en faisant le deuil de l’adolescence, a aussi son répondant dans son attachement à tous ceux qui, malgré les perpètes de la vie, continuent à militer pour le mieux-être du Sénégal et du continent. Cette posture explique la joie et la régularité avec lesquelles Amady Aly Dieng fréquentait, une fois par mois, ses amis de la Communauté africaine de Culture, sortie des flancs de la Société africaine de Culture. Fidélité certes, mais aussi tolérance et compréhension car il partageait cette association avec des hommes et des femmes de culture prestigieux avec lesquels les  divergences idéologiques n’étaient que par trop évidentes. Sa force résidait aussi dans sa démarcation contre tout dogmatisme et son corollaire, le sectarisme. Il savait prendre suffisamment de hauteur pour comprendre que la différence des options politiques et idéologiques ne saurait ipso facto entamer l’essentiel, c’est-à-dire le point de convergence que constitue l’idéal de justice sociale et de fraternité.

Amady Aly Dieng vient de tirer sa révérence ! Il est parti heureux, car ayant vécu en réussissant à relever ce double défi : préserver, comme la prunelle de ses yeux, son esprit critique et son sens prononcé de l’éthique. Il a su résister aux sirènes du pouvoir, de tous les pouvoirs. En cela et par cela, il a montré qu’un autre monde est possible. Mais, pour frayer le chemin du rêve à l’ordre de l’effectif, chacun doit y mettre du sien en renvoyant dos à dos le mimétisme, l’opportunisme et le laxisme, en faisant preuve d’exigence envers soi-même !

 À sa famille éplorée, notamment Tata Adama Dieng Diallo, Ami Dieng, Sellou et Baïdi et qui, depuis 2012 au moins,ont su accompagner son état de santé dans la dignité et la discrétion, je présente, au nom de la Communauté africaine de Culture, mes condoléances les plus attristées. Les condoléances de notre association aussi aux Professeurs Ablaye Bara Diop, Boubacar Diop, Mamoussé Diagne, Boubacar Ly et Abdourahmane Ngaïdé. Nous compatissons et présentons nos sincères condoléances à tous ceux qui seront désormais sevrés de ces belles notes de lecture, généreusement mises à leur disposition. Paix à son âme !

Alpha Amadou SY

Président de la Communauté Africaine de Culture/Section Sénégal