L'affaire du King Fahd Hotel

Le 13 est un chiffre maudit dans certaines cultures ; cela doit en être ainsi des 13 lettres qui composent le nom du désormais King Fahd Hotel. Depuis qu'il a été rétrocédé à un particulier, sans appel d'offres ni débat national, ce qui fut naguère le Méridien Président est maintenant l'une des épaves du naufrage général de la gouvernance financière et publique que le régime défunt a laissé en héritage au peuple sénégalais. «Viens me prendre cet hôtel, pour le gérer ; et, toi et moi, nous nous partageons les bénéfices», aurait dit l'ancien président sénégalais en le rétrocédant à un sulfureux acteur du secteur privé, connu pour ses micmacs sous le régime d'Abdoulaye Wade, mais toujours actif dans la nouvelle régence ! Il y a là un grave, sérieux problème qui symbolise la mal-gouvernance dans notre pays. Refonder la nation sénégalaise, sur des bases plus vertueuses, que rend indispensable cette œuvre de grande destruction pire que celle pouvant résulter de la plus puissante tempête, ne peut se faire sans que soient remises en question les conditions d'octroi de cet hôtel à son actuel gérant. Il y va de la crédibilité des audits lancés contre les prédateurs impliqués dans l'action néfaste de Wade, le destructeur. Déjà des doutes subsistent sur leur efficacité ! 

Soyons juste : des centaines de cas sont susceptibles de figurer en bonne place dans le procès contre les méfaits imputables ou couverts par l'ancien président du Sénégal. Et les fautifs sont à tous les niveaux de la société sénégalaise : ils sont à des postes parmi les plus prestigieux pour ne pas dire plus ; voleurs de tout acabit, détourneurs de deniers publics, ils ont activement accompagné le funeste projet de Wade pendant sa longue, trop longue, présence aux commandes de l'Etat. Qu'après sa chute honteuse, la plupart d'entre eux soient dans la nature n'y change rien. Pis, certains continuent de vivre comme s'ils n'avaient rien à se reprocher : ils se sont déjà recyclés dans les sphères de l'Etat, y compris dans les postes les plus élevés. Il y a donc beaucoup d'acteurs qui méritent d'être poursuivis. Pourquoi alors cibler le King Fahd ? Son gérant, encouragé par ceux qui soutiennent son injuste cause, peut être tenté d'y voir une démarche discriminatoire. Tant il est vrai que les criminels qui doivent rendre compte, gorge, ou être exposés à la lumière de la justice et du jour sont nombreux.

Pourtant, force est d'admettre que le cas du King Fahd est inédit, particulièrement au milieu des multiples scandales nés de la gestion wadienne. Parce que, posé aux ultimes moments d'un régime agonisant, il incarne tous les ingrédients de la mal-gouvernance sous le wadisme. Le solder présente l'avantage de créer les bases d'une forte jurisprudence de nature à pouvoir légitimer les actions qui devront être menées par la suite, avec plus de vigueur, pour aller à la chasse de tous les acteurs ayant des raisons de ne pas dormir du sommeil du juste. Octroyé en catimini, dans des conditions de totale discrétion, à un homme, que l'on présente comme un capitaine d'industrie, ce qui fut le joyau de l'hôtellerie sénégalaise n'est plus qu'une propriété privée personnelle. Une insulte à l'idée du vrai capitalisme : ni effort physique ni invention pour créer de la valeur. Seules les accointances douteuses, sans que le peuple sénégalais - qui en est le propriétaire légitime - ne soit consulté ni ait un mot à dire, ont permis ce transfert inacceptable d'un actif national essentiel vers un privé n'ayant d'autre mérite que de se faire passer pour un proche, sur le tard, de la famille présidentielle dont il s'est rapproché quand elle s'est retrouvée aux commandes du pays.

La saga du King Fahd Hotel, symbole d'un capitalisme gabegique, prébendier et non transparent que l'histoire politique du Sénégal se doit de garder dans ses annales pour que cela ne se reproduise plus jamais, n'est rien d'autre que la version tropicalisée la plus achevée de ce que l'on appelle le capitalisme oligarchique. Celui-ci est né vers la fin des années 90 en Russie quand ce pays était alors dirigé par Boris Eltsine. Ce chef d'Etat, titubant, n'était plus qu'un homme constamment sous l'empire de la vodka. Toujours saoul, il avait cependant eu la lucidité, si l'on ose dire, durant l'un de ses rares moments de sobriété, de faire un deal avec des hommes d'affaires russes. A qui il avait bradé les biens tangibles, entreprises et usines les plus viables du pays, contre une bouchée de pain. Entre ce dirigeant au soir de sa vie et ses «cronies», ses hommes de paille, fut ainsi créée une forme de capitalisme qui, pour se donner bonne contenance, se para des atours d'un nationalisme ombrageux, prétendant mettre en avant les intérêts de quelques acteurs privés du pays. En réalité, il ne s'agissait rien moins que d'un deal honteux dont le principal terme était que les bénéficiaires de ces largesses s'engageaient, en retour, à auto-financer la dernière campagne électorale de Eltsine.

Dans une Russie sortant d'un défaut de paiement survenu en 1998, furent ainsi créés une horde de milliardaires, d'un seul coup : ce sont eux qui paradent encore dans les grands hôtels et magasins des lieux les plus luxueux du monde de la Via Venetto, en Italie, à la Promenade des Anglais, sur la Côte d'Azur française, s'ils ne trônent, comme un certain Abramowich, à la tête de grands clubs de football. Ce n'est pas la première fois que, dans un pays, sous prétexte de la promotion d'un capitalisme national, la création de champions nationaux du secteur privé est ainsi faite. De la Corée du Sud à Singapour, de la Russie au... Sénégal, la rationalité d'une telle démarche peut être justifiée s'il s'agit véritablement de créer un tissu industriel ou commercial privé susceptible de porter les couleurs nationales, au nom de l'intérêt général, en rivalisant avec d'autres agents économiques privés d'origine étrangère. Ou, mieux encore, de suppléer les défaillances de l'Etat dans des domaines où la lourdeur bureaucratique est source de pesanteurs inadaptées à la compétition capitaliste.

De là à entendre quelques représentants du secteur privé s'ériger en défenseurs du deal sur le King Fahd, «au nom de l'intérêt national», il y n'a qu'un pas que les mêmes ont déjà franchi allègrement ne craignant pas de mélanger les torchons et les serviettes. En justifiant l'inacceptable. La vérité est que le King Fahd ne peut échapper, ne doit pas échapper, à un réexamen, à une reddition des conditions de son octroi. Le contrat léonin par excellence doit être cassé. Sans tarder. Un vrai appel d'offres transparent et ouvert, qui pourrait avoir le mérite de comprendre des clauses ouvertement favorables au secteur privé ayant fait ses preuves tangibles dans l'hôtellerie et le tourisme, doit être lancé. Ceux dont le parcours dans ces deux industries est jonché de cadavres hôteliers seraient inspirés de ne pas soumissionner. Et, au final, quiconque en serait l'adjudicataire devrait aussi s'engager à respecter une série de critères au nom de l'intérêt du pays. Y compris, à reverser une part importante du bénéfice à des fonds de la nation qui pourraient être utilisés pour développer le tourisme, former des cadres de cette industrie, et la promouvoir dans les pays émetteurs de touristes.

D'anciens employés du tourisme sénégalais, à la retraite, ou encore des employés authentiques de l'hôtel Méridien-Fahd, devraient être considérés comme des parties prenantes de ce projet. Les biens tangibles qui constituent ses actifs restent la propriété de l'Etat sénégalais. La répartition de l'actionnariat du groupe hôtelier devrait aussi se faire sur une base qui respecte l'intérêt national... Casser le contrat du King Fahd est une œuvre incontournable. Qui ne saurait être différée plus longtemps. Parce qu'une fois cet acte posé, il sera plus facile d'aller à l'assaut des autres citadelles de magouilles ayant fleuri sous la mal-gouvernance de Wade. On peut les citer : du Pcrpe à l'Aser, de la Sonees, des Fonds de Taïwan à l'Onas, de la Lonase à différents ministères, du Fesman à l'Anoci, de l'Artp, Sudatel, Kumba Ressources, des contrats miniers à Petrosen, à la Sar, les passeports numérisés, les chantiers de l’Etat, le Cosec... sans oublier le foncier donné aux copains et faquins, ni le Monument de la Renaissance et j'en passe, sont quelques exemples dans une mer de scandales à dévoiler. Le King Fahd peut être le révélateur de ces magouilles. Au passage, il peut servir à démonter l'action, la responsabilité, la duplicité des patrons sénégalais pendant leur compagnonnage avec Wade. Etaient-ils mus par l'intérêt national ou avaient-ils passé leur temps à comploter contre le pays ?

Oooooh, je sais, beaucoup diront que sous les anciens régimes de Diouf ou Senghor des privilèges avaient été consentis à des privés. Sans doute. Mais, outre que la prescription est probablement passée par là, la réalité est que les dégâts causés naguère n'ont rien à voir avec l'entreprise de démolition nationale sous les douze ans de Wade. Et puis, ne l'oublions pas : le régime de Wade, et l'actuel, ont pris l'engagement de jouer la carte de la bonne gouvernance. On sait ce que cela a donné pour Wade. Une farce tragique, un vol à l'échelle industrielle ! Concernant le régime en place, comme disent les Sénégalais, on attend... Ce qui est clair cependant c'est que les dérisoires gesticulations qu'on appelle audits ne rassurent personne, pour le moment. Comme hier avec Wade, et ses transhumants politiques passés à la moulinette d'un pardon injuste à la condition de s'encarter au Pds, c'est comme si, à nouveau, une comédie est à l'œuvre dont le but est de faire oublier que rien n'est possible tant que les vrais responsables ne seront poursuivis, mis au gnouf. Hélas, pour faire justice, il faut avoir les mains propres. Qui, au sommet de l'Etat, peut revendiquer une telle stature ? Le peuple, lui, a le droit d'exiger que le King Fahd lui soit restitué. Ce serait une première étape vers la reconquête d'une indépendance économique partie en lambeaux qu'il convient de rétablir pour sauver ce pays.

Ce n'est pas en formant un cercle autour de quelque bénéficiaire indu des largesses de Wade, notamment pour le cas d'espèce à travers le don de ce hôtel, ce bien collectif, que les membres du soi-disant patronat sénégalais s'honorent. Ce n'est pas non plus du pouvoir actuel, si hésitant quand il s'agit de sévir face aux prédateurs, que pourrait venir la manifestation de la vérité et la décision juste sur ce projet. Ne comptons pas sur lui pour avoir la vigueur d'un Poutine qui, lui, a su mettre au pas les oligarques, comme Mikhail Khodorowski, lorsqu'il s'est rendu compte qu'ils pouvaient avoir une influence politique hors de proportions en Russie après les avantages économiques qui leur ont été donnés par Eltsine. Même si sa démarche était politicienne, elle a, au moins, servi à calmer les capitalistes oligarques russes. De ce côté-ci du monde, les nôtres s'imaginent, eux, en intouchables. C'est inacceptable ! En cela, le King Fahd est un test de crédibilité pour ce régime... Il interpelle tous les sénégalais.

Adama GAYE

Journaliste et consultant sénégalais

 

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